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Modification de la Directive Suisse sur la Surveillance des Correspondances

La Suisse dispose d'un cadre lĂ©gal spĂ©cifique pour rĂ©guler la surveillance des communications, principalement rĂ©gi par la Loi fĂ©dĂ©rale sur la surveillance de la correspondance par poste et tĂ©lĂ©communication (LSCPT), adoptĂ©e initialement en 2000 et rĂ©visĂ©e Ă  plusieurs reprises pour s'adapter aux Ă©volutions technologiques. 


Cette loi autorise les autoritĂ©s compĂ©tentes (comme la police, les procureurs ou les services de renseignement) Ă  accĂ©der Ă  des donnĂ©es de communication dans le cadre d'enquĂŞtes pĂ©nales ou de sĂ©curitĂ© nationale, tout en visant un Ă©quilibre avec la protection de la vie privĂ©e. Cependant, les modifications rĂ©centes et en cours, notamment celles touchant les ordonnances d'exĂ©cution, ont suscitĂ© de vives controverses en raison de leurs implications sur les droits fondamentaux. 


Contexte Historique et Dates Clés des Modifications.


La LSCPT a connu plusieurs Ă©volutions pour intĂ©grer les avancĂ©es numĂ©riques, comme l'internet et les services de messagerie. 


Voici les étapes principales :



22 mars 2019 : Le Parlement suisse adopte une modification de la LSCPT, Ă©largissant les obligations de collaboration des fournisseurs de services de tĂ©lĂ©communication (FST) et introduisant des catĂ©gories pour les fournisseurs de services de communication dĂ©rivĂ©s (FSCD), tels que les plateformes de messagerie ou de cloud.



1er janvier 2024 : EntrĂ©e en vigueur des ordonnances modifiĂ©es, dont l'Ordonnance sur la surveillance de la correspondance par poste et tĂ©lĂ©communication (OSCPT) et l'Ordonnance du DĂ©partement fĂ©dĂ©ral de justice et police sur la mise en Ĺ“uvre de la surveillance (OME-SCPT). Ces textes techniques prĂ©cisent les modalitĂ©s d'exĂ©cution, comme les forfaits pour les coĂ»ts de surveillance et l'abrogation d'anciennes ordonnances comme l'OEI-SCPT.


29 janvier 2025 : Le Conseil fĂ©dĂ©ral lance une consultation publique pour une rĂ©vision partielle des OSCPT et OME-SCPT, visant Ă  clarifier et Ă©tendre les obligations de surveillance. Cette consultation s'achève le 6 mai 2025 et porte sur des ajustements techniques, mais elle est critiquĂ©e pour son manque de dĂ©bat parlementaire ou populaire.


10 dĂ©cembre 2025 : Le Conseil des États adopte la motion 25.4273, obligeant le Conseil fĂ©dĂ©ral Ă  revoir en profondeur le projet de rĂ©vision en raison des critiques massives. Une analyse d'impact externe est commandĂ©e, et une nouvelle consultation est prĂ©vue.


Ces dates marquent une accélération des réformes, motivée par le besoin d'adapter la loi aux technologies modernes, mais sans révision de fond de la LSCPT elle-même depuis 2019.


Points Clés des Modifications.


La révision de 2025, bien que qualifiée de "partielle", introduit des changements significatifs pour moderniser la surveillance.


CatĂ©gorisation des fournisseurs : Les FST sont divisĂ©s en obligations complètes ou restreintes, tandis que les FSCD (ex. : messageries comme WhatsApp ou ProtonMail) sont classĂ©s en trois niveaux (minimales, restreintes, complètes) selon leur chiffre d'affaires (≥ 100 millions de francs) ou leur base d'utilisateurs (> 1 million). Cela vise une rĂ©partition "Ă©quitable" des charges.


Nouveaux renseignements collectĂ©s : Identification croisĂ©e des utilisateurs sur plusieurs connexions internet, informations sur le dernier accès Ă  un service de courrier Ă©lectronique ou de communication.


Formes de surveillance Ă©tendues : Surveillance en temps rĂ©el des donnĂ©es secondaires (mĂ©tadonnĂ©es) et de contenus tronquĂ©s pour les accès rĂ©seau ; surveillance rĂ©troactive pour identifier les utilisateurs d'une connexion internet.


Gestion du chiffrement : Les fournisseurs doivent supprimer les chiffrements qu'ils appliquent eux-mĂŞmes (mais pas les chiffrements de bout en bout initiĂ©s par les utilisateurs). Cela soulève des craintes de faiblesses introduites dans les systèmes sĂ©curisĂ©s.


Autres ajustements : DĂ©lais de traitement raccourcis et modifications rĂ©dactionnelles pour standardiser les pratiques.


Ces points visent à "clarifier" les obligations, mais ils étendent de facto le périmètre de la surveillance aux services numériques, sans passage par une loi votée au Parlement.


Conséquences sur la Vie Privée.


Les modifications ont des impacts profonds sur la sphère privée des citoyens suisses.


Conservation des mĂ©tadonnĂ©es : Obligation de stocker pendant six mois des donnĂ©es comme les connexions, localisations et habitudes de communication pour tous les utilisateurs, pas seulement les suspects. Cela permet de dresser des profils dĂ©taillĂ©s des relations personnelles, dĂ©placements et comportements, constituant une intrusion massive dans la vie privĂ©e.


Risques d'abus et de fuites : Les donnĂ©es collectĂ©es sont vulnĂ©rables aux cyberattaques, aux employĂ©s malveillants ou aux tiers, menant Ă  du chantage, de la fraude tĂ©lĂ©phonique, du phishing ou du vol d'identitĂ©.


Atteinte aux secrets professionnels : Impact sur la confidentialitĂ© mĂ©dicale, journalistique ou lĂ©gale, en obligeant les fournisseurs Ă  rĂ©vĂ©ler des donnĂ©es sans justification suffisante.


Érosion de la confiance : Externalisation de la collecte aux entreprises privĂ©es brise la confiance des utilisateurs, et les obligations disproportionnĂ©es pèsent sur les PME, potentiellement freinant l'innovation.


Globalement, ces mesures rendent la Suisse moins attractive pour les services axés sur la privacy, comme en témoigne le gel des investissements de Proton et son relocation partielle vers l'Allemagne et la Norvège.


Contradictions avec la Constitution Suisse et les Textes de Lois.


La Constitution fĂ©dĂ©rale suisse, dans son article 13, garantit le droit au respect de la vie privĂ©e et familiale, ainsi que la protection de la correspondance et des tĂ©lĂ©communications. 


Les révisions de l'OSCPT pourraient contredire ce principe en violant les exigences de proportionnalité et de nécessité : la surveillance étendue à des métadonnées pour tous les citoyens, sans lien avec une enquête spécifique, apparaît disproportionnée et non justifiée par un intérêt public impérieux.


De plus, ces changements s'opposent à des normes internationales auxquelles la Suisse adhère.


Convention europĂ©enne des droits de l'homme (CEDH) : La jurisprudence de la Cour europĂ©enne des droits de l'homme (CEDH) exige une surveillance ciblĂ©e et proportionnĂ©e ; les mesures suisses sont jugĂ©es plus intrusives que le cadre europĂ©en (RGPD, directive ePrivacy).


Textes lĂ©gaux impliquĂ©s : Outre la LSCPT (RS 780.1), les ordonnances OSCPT (RS 780.11) et OME-SCPT (RS 780.112) sont au cĹ“ur des rĂ©visions. La consultation de 2025 (FF 2025 335) met en lumière ces tensions, sans toutefois aborder explicitement les contradictions constitutionnelles.


Critiques soulignent que passer par des ordonnances plutôt que par une loi parlementaire contourne le débat démocratique, potentiellement incompatible avec l'article 164 de la Constitution sur les compétences législatives.


Risques de Mise en Place d'une Surveillance de Masse par l'État Fédéral.


Les révisions ouvrent la porte à une surveillance de masse, où l'État fédéral pourrait monitorer les communications de l'ensemble de la population suisse sans ciblage précis.


Facilitation de la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e : La conservation obligatoire des mĂ©tadonnĂ©es pour six mois permet une analyse rĂ©trospective massive, transformant des outils d'enquĂŞte en instruments de profilage collectif.


Affaiblissement du chiffrement : L'obligation de supprimer certains chiffrements crĂ©e des "backdoors" exploitables non seulement par les autoritĂ©s, mais aussi par des cybercriminels ou des États Ă©trangers, compromettant la sĂ©curitĂ© de tous les utilisateurs.


Exode des entreprises privacy-first : Des sociĂ©tĂ©s comme Proton, Threema ou Apple pourraient quitter la Suisse, comme observĂ© au Royaume-Uni avec des lois similaires, affaiblissant l'Ă©conomie numĂ©rique helvĂ©tique.


Risques sociĂ©taux : Augmentation des abus potentiels, Ă©rosion de la dĂ©mocratie par une mĂ©fiance gĂ©nĂ©ralisĂ©e, et incompatibilitĂ© avec les standards europĂ©ens, exposant la Suisse Ă  des recours devant la CEDH.


En conclusion, bien que ces modifications visent à renforcer la sécurité, elles posent un risque majeur pour les libertés individuelles. Le réexamen en cours, imposé par la motion de décembre 2025, offre une opportunité de corriger ces dérives, mais le Conseil fédéral nie encore tout aspect de "surveillance de masse" malgré les évidences.

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